Le temps à deux : pourquoi est-il si essentiel pour le couple ?
Entretien avec Soazig Castelnerac pour Europe 1
Entre les exigences professionnelles, les responsabilités familiales, les obligations sociales et les mille sollicitations du quotidien, le couple devient souvent celui à qui l’on accorde le temps qu’il reste. Comme si le fait de partager un toit, un quotidien et des projets suffisait à entretenir naturellement la relation amoureuse. Pourtant, vivre ensemble ne signifie pas nécessairement passer du temps ensemble. Et partager son quotidien ne garantit pas de nourrir son lien amoureux.
Car une relation de couple ne se construit pas uniquement sur les sentiments qui unissent deux personnes. Elle se nourrit aussi de l’attention qu’elles se portent, de leur disponibilité émotionnelle, des expériences qu’elles partagent et de leur capacité à continuer à se découvrir au fil des années. Le temps à deux n’est donc pas un simple supplément de bien-être dans la vie conjugale : il est l’une des conditions essentielles à l’entretien de l’intimité, de la complicité et du sentiment amoureux.
Alors, pourquoi est-il si important de préserver des moments exclusivement consacrés à son couple ? Comment distinguer le temps passé côte à côte du temps véritablement partagé ? Et surtout, comment faire de sa relation une priorité sans pour autant bouleverser toute son organisation familiale et professionnelle ?
Sur l’antenne d’Europe 1, dans l’émission de Marie-Estelle Dupont “Si on en parlait”, Soazig Castelnérac nous invite à repenser la place que nous accordons à notre couple et à comprendre pourquoi prendre du temps à deux n'est pas du temps que l'on retire au reste de sa vie, mais du temps que l'on investit dans sa relation.
La vie de couple demande t-elle vraiment autant d’investissement ?
Oui, parce qu'une relation amoureuse, aussi belle et solide soit-elle, ne peut pas uniquement reposer sur ses acquis. Nous avons parfois tendance à penser que, dès lors que l'amour est là, le couple devrait fonctionner naturellement. Pourtant, aimer quelqu'un et entretenir une relation amoureuse sont deux choses différentes.
La vie de couple demande de l'attention, de l'énergie, de l'intelligence relationnelle et parfois même une bonne dose de créativité. Non pas parce qu'elle devrait être un effort permanent, mais parce qu'une relation évolue avec le temps, avec les personnes qui la composent et avec les événements qu'elles traversent.
Un couple auquel on ne consacre plus de temps ni d'attention verra progressivement sa complicité s'affaiblir, ses échanges se réduire à des questions d'organisation et son intimité s'appauvrir. Ce n'est pas nécessairement le signe que l'amour a disparu, mais parfois simplement que l'on a cessé de lui donner suffisamment de place pour s'exprimer.
Cet investissement passe par des choses très simples. Vingt ou trente minutes par jour de véritable disponibilité peuvent déjà faire une différence. Etre attentif aux gestes de tendresse lorsque l’on est est ensemble: s’embrasser, se prendre dans les bras pendant plusieurs secondes, se balader main dans la main. Ce sont des gestes simples mais qui peuvent réellement faire la différence. Le couple a également besoin de parenthèses qui sortent de l'ordinaire : une soirée plus travaillée, une nuit ailleurs, un week-end à deux.
Faire de son couple une priorité, ce n'est pas lui consacrer tout son temps. C'est lui réserver une place qui ne soit pas systématiquement négociable face à toutes les autres sollicitations.
Pourtant, lorsqu’on vit ensemble, on passe déjà beaucoup de temps à deux, non ?
C'est précisément là que se situe l'une des grandes confusions de la vie conjugale : nous confondons facilement le temps de cohabitation et le temps de connexion.
On peut partager le même toit, dormir dans le même lit, prendre ses repas ensemble et se croiser quotidiennement sans véritablement se retrouver. Une grande partie de nos échanges peut être consacrée à la gestion du quotidien : les enfants, les courses, les horaires, les factures, les obligations à venir. Tout cela est évidemment nécessaire au fonctionnement de la vie commune. Mais ces échanges ne suffisent pas toujours à entretenir la dimension affective et amoureuse de la relation.
Le temps dont le couple a besoin ressemble davantage à celui que l'on s'accordait spontanément au début de l'histoire. Ce temps pendant lequel on cherchait à connaître l'autre, à comprendre ce qu'il vivait, ce qu'il pensait, ce qui l'enthousiasmait ou le préoccupait. Prendre vingt ou trente minutes le soir pour s'asseoir ensemble, raconter sa journée, partager une rencontre, une idée, une difficulté ou un projet, c'est continuer à faire entrer l'autre dans son monde intérieur.
Cette disponibilité permet de maintenir ce que l'on appelle l'intimité émotionnelle, c'est-à-dire le sentiment de pouvoir partager ce que l'on vit et ressent avec une personne qui nous écoute, nous comprend et s'intéresse à nous.
C'est un élément précieux de la sécurité affective dans le couple : savoir que l'autre reste une personne vers laquelle on peut se tourner, dans les moments heureux comme dans les moments difficiles.
Comment savoir si notre couple a encore suffisamment de place dans notre vie ?
Plutôt que de commencer par compter les heures passées ensemble, je proposerais de se poser une question beaucoup plus révélatrice : avons-nous encore plaisir à nous retrouver ?
L'idée de retrouver son conjoint le soir, de lui raconter quelque chose ou simplement de partager un moment avec lui devrait pouvoir rester une perspective réjouissante. Au cours d'une journée fatigante ou compliquée, savoir que l'on pourra se retrouver et être écouté peut constituer un véritable point d'appui.
Évidemment, ce plaisir n'est ni permanent ni automatique. La fatigue, le stress, les préoccupations personnelles ou les périodes de tension peuvent temporairement réduire notre disponibilité à l'autre. Et il est parfaitement normal d'avoir aussi besoin de solitude. Mais lorsque les moments à deux deviennent systématiquement secondaires, que l'on ne partage plus grand-chose en dehors de l'organisation familiale ou que l'on ne cherche plus vraiment à se retrouver, la relation mérite d’être s'interrogée.
Le véritable indicateur n'est pas la quantité de temps partagé, mais la qualité de la présence et le désir de maintenir un lien vivant. On peut par exemple se demander : quand avons-nous pris le temps, pour la dernière fois, d'être ensemble sans avoir quelque chose à organiser ou à régler ? Quand avons-nous ri ensemble ? Quand nous sommes-nous intéressés à autre chose qu'à nos obligations ?
Ces questions ne sont pas là pour culpabiliser, mais pour nous aider à regarder avec lucidité la place que nous accordons à notre relation.
Les enfants prennent souvent énormément de place. Est-ce forcément au détriment du couple ?
L'arrivée des enfants constitue une transformation majeure de la vie conjugale. Elle modifie les rythmes, les priorités, la disponibilité physique et émotionnelle des partenaires. Il est donc naturel que le temps consacré au couple évolue.
Mais ce qui doit nous interroger, c'est lorsque la relation parentale finit par occuper tout l'espace au détriment de la relation conjugale. Nous sommes nombreux à vouloir être des parents très présents, attentifs, investis. C'est une belle ambition. Mais à force de répondre aux besoins de chacun, nous pouvons finir par oublier que notre couple a lui aussi des besoins.
Or, le couple ne se résume pas à une équipe parentale. Avant d'être père et mère, deux personnes ont construit une histoire amoureuse, une intimité, une complicité et un projet commun. Et cette relation mérite de continuer à exister pour elle-même. Prendre soin de son couple, c'est aussi prendre soin de l'équilibre familial. La qualité de la relation entre les parents contribue au climat affectif dans lequel les enfants grandissent. Ils peuvent ainsi découvrir que l'amour ne se résume pas à un sentiment, mais qu'il s'entretient aussi par des attentions et des choix.
Préserver du temps à deux ne signifie donc pas choisir son couple contre ses enfants. Il s'agit plutôt de reconnaître que les besoins de la famille et ceux du couple ne sont pas incompatibles.
Concrètement, cela peut passer par une soirée régulière, un week-end ou quelques jours à deux lorsque cela est possible. Les grands-parents, les parrains et marraines, les proches ou les amis peuvent parfois devenir de précieux relais. On peut aussi imaginer des systèmes de garde réciproque entre familles.
L'important n'est pas de reproduire un modèle idéal, mais de trouver une organisation qui permette au couple de conserver une véritable place.
Pourquoi est-ce parfois si difficile de partir sans ses enfants ?
Parce que la parentalité engage profondément notre identité, nos émotions et notre sens des responsabilités. Se séparer de ses enfants, même pour quelques jours, peut susciter de la culpabilité, de l'inquiétude ou simplement un sentiment de manque.
Il peut être intéressant de s'interroger sur ce qui nous retient réellement.
Dans certains couples, les enfants occupent progressivement une telle place qu'ils deviennent, sans que l'on en ait toujours conscience, une manière d'éviter le face-à-face conjugal. Tant que les journées sont organisées autour d'eux, il reste peu de place pour se poser des questions sur la relation, aborder certains sujets ou constater que l'on s'est éloignés. Se retrouver seuls peut alors devenir inhabituel, voire inconfortable.
C'est précisément pour cela que le couple a besoin de continuer à exister indépendamment de sa fonction parentale. Non pas pour retrouver exactement la relation d'avant les enfants, mais pour construire une intimité qui évolue avec les années.
Il ne s'agit évidemment pas de partir à deux à tout prix, ni de faire peser sur les enfants la responsabilité de la réussite ou de l'échec du couple parental. Mais leur montrer que leurs parents prennent soin de leur relation, qu'ils aiment se retrouver et qu'ils choisissent de préserver leur complicité peut aussi transmettre une représentation positive de l'engagement amoureux.
Préserver du temps à deux, est-ce aussi une manière d’entretenir le désir ?
Absolument. Car le couple ne se nourrit pas uniquement de conversations, de soutien et de complicité. La séduction, la tendresse, le toucher, l'intimité physique et la sexualité participent aussi à la richesse de la relation amoureuse.
Au début d'une histoire, nous accordons spontanément beaucoup d'attention à ces dimensions. Nous cherchons à plaire, à surprendre, à provoquer des occasions de rapprochement. Avec les années, le quotidien, les responsabilités et la familiarité peuvent progressivement prendre davantage de place. Le risque est alors de laisser la relation amoureuse s'effacer derrière la relation fonctionnelle : nous devenons d'excellents partenaires d'organisation, parfois au détriment de notre vie d'amants.
Or, le désir ne se maintient pas tout seul. Il est sensible au contexte, à la fatigue, à la qualité du lien, à la disponibilité psychique et à la manière dont chacun se sent considéré dans la relation. Les moments à deux permettent de créer un environnement plus favorable au rapprochement. Une soirée, un rendez-vous ou vingt-quatre heures loin du quotidien offrent la possibilité de se retrouver autrement que dans nos rôles habituels.
Mais il serait dommage de réserver cette dimension aux escapades exceptionnelles. La connexion physique se cultive aussi dans les gestes les plus ordinaires : s'embrasser vraiment lorsque l'on se retrouve, se prendre dans les bras, se toucher en passant, échanger un regard complice ou manifester spontanément son désir de proximité.
Ces gestes n'ont pas à conduire systématiquement à une relation sexuelle. Ils ont aussi une valeur en eux-mêmes : celle de maintenir une tendresse et une familiarité corporelle choisies et agréables pour chacun.
Continuer à séduire son conjoint, c'est finalement refuser de considérer que l'autre nous est définitivement acquis. C'est conserver cette curiosité, cette attention et cette envie de lui plaire qui ont participé à la naissance de notre histoire.
Finalement, par quoi commencer pour redonner du temps à son couple ?
Je crois que la première étape consiste à changer notre manière de considérer le temps conjugal.
Tant que nous attendons d'avoir du temps libre pour nous occuper de notre couple, il y a de fortes chances que ce temps soit absorbé par toutes les autres sollicitations. Car le quotidien a cette particularité : il trouve toujours quelque chose à nous faire faire.
Le temps consacré à son couple ne doit pas seulement être un temps disponible. Il doit aussi devenir un temps choisi. Cela suppose parfois de le protéger, de l'organiser et même de le planifier. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, prévoir des rendez-vous amoureux n'enlève rien à leur spontanéité. C'est simplement reconnaître que notre relation mérite, elle aussi, une place dans notre agenda.
On peut commencer modestement : vingt minutes chaque soir sans téléphone ni écran, un dîner à deux dans la semaine, une sortie mensuelle ou un week-end que l'on décide de réserver plusieurs mois à l'avance.
Et au-delà de ces rendez-vous, c'est surtout une attitude qu'il s'agit de cultiver. Restons curieux l'un de l'autre. Continuons à poser des questions, à partager nos envies, à inventer des projets, à créer de nouveaux souvenirs. N'oublions pas de rire, de nous toucher, de nous séduire et de nous dire que nous nous aimons. Car toutes ces attentions, qui nous paraissaient si naturelles au début de notre histoire, ne deviennent pas moins importantes avec les années. Bien au contraire.
Un couple durable n'est pas un couple qui n'a plus besoin de se conquérir. C'est un couple dans lequel chacun continue à faire une place à l'autre, malgré le temps qui passe et la vie qui se remplit.
Envie d’aller plus loin ?
Partagez cet article avec votre partenaire et prenez le temsp de vous interroger ensemble de la place consacrée aujourd’hui à votre vie de couple.
Vous pouvez également profiter d’un trajet en voiture pour écouter l’émission dans son intégralité.